Lettre à ma sœur pour qu’elle n’achète pas un mac
~ un e-mail écrit en mai 2011 ~
Finalement, elle n’a pas acheté le bel ordinateur blanc. Mais d’une manière ou d’une autre, elle est formidable, ma sœur.
[…] Si vraiment tu reprends la racine de ce jeu informatique que tu décris, tu retombes sur l’« in-forme », le partage de constructions de l’esprit. Le cluster, machines lointaines dans un sous-sol contrôlées depuis le bout des doigts dans un jardin.… Sweave, le mélange de deux des plus purs et libres langages de partage d’idées… SVN, le partage structuré en dépôts (et attends seulement de découvrir git !)… tout le plaisir vient de l’ingéniosité que l’on déploie soi-même pour travailler.
Le monde d’Apple est le partait opposé de tout cela. Depuis le plus petit bout de logiciel auquel l’on confie ses données jusqu’au dernier bout de plastique sur le boîtier, le Mac est travaillé, abouti, peaufiné, et… fermé. Il émane de cette entreprise un désir profond et constant de faire de chaque utilisateur un consommateur épanoui, satisfait d’utiliser un produit lissé et contrôlé, gardé propre et sûr par la grande maison de Steve Jobs.
Le fluide et élégant logiciel OSX ? Tu n’es pas digne de la confiance de Steve pour qu’il te montre vraiment ce qu’il fait, ou te le laisse partager avec ton voisin, même si tu peux toujours consommer de la musique-et-des-films-qui-disparaissent avec iTunes. Le bel et émouvant hardware, qui fait envie à tant d’entre nous ? Tu es bien trop bête pour en ouvrir le boîtier toi-même. Seuls les employés de Steve pourront facilement en changer la batterie, avec les tournevis spéciaux qu’ils ont fabriqué pour.
L’idée dans tout ça, est bien sûr de finir par te faire acheter un iPhone ou un iPad, sur lesquels j’essaierai de ne pas m’étendre… l’achat consacrerait Steve comme ton deuxième Papa, puisque tous tes appels, contacts, fichiers, déplacements, e-mails et lectures seraient enregistrés dans sa maison. Machines tellement épurées, abouties (et je suis moi-même ébahi de cette excellence), qu’il aura purement et simplement fallu bannir les logiciels libres de leur App Store, pour nous protéger d’un malsain désordre.
Enfin bon, je m’emporte un peu, mais je voulais juste dire que cette joie d’expérimenter soi-même est finalement ce qui compte le plus dans l’informatique. La première commande à distance, le premier commit SVN, la première compilation Latex, la première installation d’un AdBlock Plus, d’un Firefox, le premier « Sauvegarder sous… » sont des étapes fondamentales, des petites prises de pouvoir, une progression dans l’idée, une petite victoire de l’immatériel sur le triste matériel.
Comme je veux célébrer ces victoires in-formatiques, je serais triste de te voir encadrée par une entreprise qui les combat toutes car les utilisateurs libres comprennent trop tôt qu’un fichier n’est qu’un nombre, qu’un “streaming” n’est qu’une restriction, et que leur curiosité les élève.
Et c’est pour ça que le Mac me fait lorgner mais que l’ordinateur moche et lourd emporte mon cœur. Le premier a un logo corporate luminescent au dos de l’écran ; le second pourrait tout autant avoir un autocollant qui dit : my hardware sucks because my software is awesome.
XO
Olivier.

